Discours de Son excellence Monsieur l’Ambassadeur de France

Discours de Son excellence Monsieur l’Ambassadeur de France

à l’occasion de la remise des insignes d’Officier dans l’Ordre National de la Légion d’Honneur

à

Monsieur Yaşar Yakış, 2 décembre 2009

Monsieur le Ministre, Mon Cher Yaşar,
Madame,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Mesdames et Messieurs les Députés,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Chers Amis,

C’est un plaisir de vous accueillir à la Résidence de France à l’occasion de la remise des insignes d’Officier dans l’Ordre National de la Légion d’Honneur à Monsieur Yaşar Yakış. Je suis particulièrement heureux, Cher Yaşar, de rendre hommage au parcours exceptionnel qui a été le vôtre.

Avant de retracer votre carrière, laissez-moi d’abord souligner auprès de votre famille, de vos amis, et de vos amis turcs en particulier, l’importance de cette cérémonie et le choix de la date d’aujourd’hui pour vous remettre cette décoration, qui ne doit rien au hasard, ce qui n’est sans doute pas pour déplaire au grand amateur d’Histoire que vous êtes, mon cher Yaşar. L’Ordre National de la Légion d’Honneur est la plus haute distinction française et vient récompenser les mérites exceptionnels de celui qui la reçoit. La date d’aujourd’hui est symboliquement très marquée, puisqu’elle évoque Napoléon Bonaparte qui a créé cet ordre. C’est le 2 décembre 1804 en effet que Napoléon Bonaparte est sacré Empereur des Français, et le 2 décembre de l’année suivante qu’il remporte la fameuse victoire d’Austerlitz.

Cher Yaşar Yakış, vous êtes né à Akçakoca, sur les rives de la mer Noire, dans l’ancienne et mythique Bithynie des Romains, cette superbe région de Turquie que l’on traverse souvent trop rapidement en allant d’Ankara à Istanbul et qui est une mosaïque de vallons, de forêts et de collines. Vous grandissez dans un certain dénuement puisque vous travaillez souvent pour poursuivre vos études, comme garçon de café, comme réceptionniste de nuit ou dans les champs de votre père, pour ramasser ces sublimes noisettes qui font légitimement la fierté de tous les Turcs. Vos succès, vous les devrez ainsi, dès le plus jeune âge, à vous-même. Ce volontarisme, cette ardeur au travail, vous l’opposez dès lors à tous ceux qui viennent vous voir – et ils sont nombreux – pour recueillir vos conseils ou quémander tel ou tel coup de pouce : « aide toi, le ciel t’aidera ».

On dit que votre réussite, à l’âge de douze ans, à l’examen qui vous ouvrait les portes de l’internat public a été l’occasion d’un vif débat dans votre famille. Votre grand-mère paternelle, qui avait une vraie autorité, pensait que vous feriez un excellent apprenti chez un menuisier et que vous vous feriez ainsi une « bonne situation » à défaut de faire fortune. Votre père, qui ne savait ni lire ni écrire mais qui avait pour tous les savoirs le plus grand des respects, préfère consulter plus large. Un professeur l’engage à saisir, pour vous et sur le champ, cette chance d’entrer dans un internat aux frais de l’Etat. Je sais que ce professeur clairvoyant est le premier de ceux auxquels vous dites devoir beaucoup. C’est ainsi que vous quittez Akçakoca et votre famille pour aller étudier au collège de Bilecik, la ville d’origine de la dynastie ottomane. Elève brillant, vous enchaînez sur des études au lycée, en poussant un peu plus vers le sud puisque vous allez alors à Kütahya, qui succéda à Iznik au 17e siècle comme « capitale » de la fabrication des céramiques ottomanes.

C’est au cours de ces années décisives que vous perfectionnez votre maîtrise du français ; vous aviez eu un premier contact avec notre langue à onze ans, alors que vous gardiez les moutons à Akçakoca. Lorsqu’il faisait chaud et que vos bêtes ne pâturaient pas, vous les laissiez et filiez écouter les cours donnés par un jeune étudiant du lycée Galatasaray. Ce n’était pas votre premier apprentissage d’une langue ; dois-je rappeler que le laze est votre langue maternelle et qu’à quatre ans vous ne parliez pas le turc ? Toujours est-il que, durant vos années de collège puis de lycée, vous poursuivez l’apprentissage de notre langue, grâce aux méthodes peu conventionnelles d’un autre professeur auquel vous devez beaucoup, émigré de Bosnie-Herzégovine, mais également en correspondant avec trois jeunes filles de France et de Belgique auxquelles vous tentez, en retour, d’apprendre le turc. L’histoire ne dit pas si elles parlent votre langue aujourd’hui, mais ce qui est sûr c’est que vous, vous maîtrisez très vite le français, et de quelle manière ! A tel point que j’ai longtemps cru que vous étiez vous aussi un « pur produit » de Galatasaray, comme l’on dit. Je me rappellerai toujours la première visite que je vous ai rendue dans votre bureau de la Grande Assemblée nationale de Turquie, peu de temps après mon arrivée à Ankara à l’automne 2007 et où vous m’avez tout d’un coup dit à propos de telle affaire, que la Turquie n’hésiterait pas « ester » en justice ! Aux visiteurs français que vous recevez toujours avec la plus grande des disponibilités et des courtoisies, vous en remontrez souvent en termes de connaissance de l’histoire française, républicaine et même anté-républicaine, ou des différentes moutures — et il y en a eu beaucoup — de notre Constitution ! Je me rappelle très bien un dîner où vous compariez, avec ce sens didactique qui est le vôtre, tel ou tel épisode de la vie politique turque à un autre de l’histoire française. Vous avez aussi, dans notre langue le sens des formules, en adaptant les belles images qui existent en turc. Aussi dites-vous souvent espérer, en évoquant les débats européens en France, que la « couronne assagisse le roi ».

C’est votre connaissance du français qui vous permet de tenir tête aux étudiants du lycée de Galatasaray lorsque, depuis Kütahya, vous réussissez brillamment le concours d’entrée à l’université. Alors que vous aviez obtenu un meilleur classement dans le concours d’entrée en faculté de médecine, vous faites le choix d’entrer dans la très sélective faculté des sciences politiques de l’Université d’Ankara ; la « crème de la crème », par laquelle sont passés tant de grands serviteurs de l’Etat. Vous n’avez pas de bourse pour vos études et travaillez, en plus de vos études, comme réceptionniste de nuit dans un hôtel, puis à la confédération des syndicats turcs. Vous interrompez même vos études pendant deux ans, en mettant à profit votre connaissance du français pour travailler comme interprète sur le chantier d’un radar construit par une société française afin de gagner un peu d’argent pour financer votre parcours. Cette interruption ne vous empêche pas de terminer brillamment vos études et d’intégrer, en 1962, la plus prestigieuse des administrations, le Ministère des Affaires étrangères.
Car vous décidez en effet de servir cet Etat qui avait su repérer le brillant élève à Akçakoca, et de quelle façon ! Le jeune « meslek memuru » [grade qu’ont les jeunes diplomates avant d’être titularisés] que vous étiez ne savait probablement pas qu’il serait, quarante plus tard, Ministre des Affaires étrangères !

Un an après votre entrée au ministère, vous allez en effet effectuer vos deux années de service militaire obligatoire. Plutôt que de servir dans un Etat-major, vous vous portez volontaire comme officier de réserve pour aller sur le terrain, à la frontière de l’Arménie, où vous appréhendez la réalité de la Turquie orientale en étant responsable, dans ces zones très pauvres, du poste frontière avec ce qui est alors, de l’autre côté, l’URSS derrière son rideau de fer. Au terme de cette expérience humaine qui vous a beaucoup marqué, vous entamez votre brillante carrière qui vous mènera successivement à Anvers, à Lagos, au Collège de Défense de l’OTAN, à Rome puis à Damas, dans ce monde arabe qui vous fascine, et où vous ferez ensuite l’essentiel de votre carrière. Dans ce parcours déjà si diversifié, vous trouvez le temps de vous marier. Vous aurez une fille qui va naître à Bruxelles en 1977 et qui après son diplôme de Bilkent va s’installer à Oxford. Je sais combien elle compte pour vous et combien, à juste titre, vous êtes fier d’elle.
Vous êtes nommé Ambassadeur à Riyad en 1988, au cœur de ce que les géographes romains appelaient « l’Arabie déserte », par opposition à « l’Arabie heureuse », baignée par les eaux alors à peu près calmes du Détroit d’Aden. Vous ferez néanmoins pousser des fruits dans ce beau désert, ceux de l’embellie des relations turco saoudiennes pour laquelle vous travaillez sans relâche. Vos efforts sont récompensés par une distinction que vous décerne le Roi Fahd.

En 1992, il est temps pour vous de revenir à Ankara. Vous êtes nommé Sous-secrétaire d’Etat adjoint en charge des affaires économiques à un moment où s’ouvre pour la Turquie, avec la chute de l’URSS et la vague des nouvelles indépendances, tout un nouvel horizon de possibles. A un moment aussi, où votre pays commence à tirer les premiers bénéfices des réformes de libéralisation entreprises par Turgut Özal à partir du milieu des années 1980.

Vous êtes ensuite nommé Ambassadeur au Caire, dont je crois pouvoir dire que c’est le poste qui vous a le plus marqué, dans cette Egypte avec laquelle l’Empire ottoman puis la Turquie ont toujours eu des liens d’exception. Cette Egypte, qui nous valut d’ailleurs, il y a un peu plus de deux cents ans la première grave crise diplomatique entre nos deux chancelleries, à cause de l’expédition de Bonaparte qui pensa alors la résoudre en nommant auprès de la Sublime porte son propre ministre des Affaires étrangères, Talleyrand. Il y a là un motif de méditation pour les diplomates que nous sommes et qui travaillons nécessairement dans le temps long : cette crise ne durera que « l’espace d’un instant » quand on la replace dans la longue chronique diplomatique franco-turque. A peine dix ans plus tard, un des meilleurs compagnons d’armes de Bonaparte au pont d’Arcole, le Général Sebastiani, est nommé Ambassadeur et devient l’ami du Sultan Selim III. Il organise même avec succès la défense d’Istanbul contre une attaque des Anglais en 1807 !
Après Le Caire, vous gagnez Vienne où vous représentez la Turquie auprès des offices des Nations Unies. Vous prenez ensuite votre retraite en 2001 après une carrière bien remplie qui pourrait fournir la matière à de sublimes mémoires. Vous rêvez à cette époque de construire une belle maison dans vos champs de noisetiers et d’enseigner la politique étrangère de la Turquie dans les universités d’Hacetepe ou de Bilkent. Mais le sort en décide autrement. En effet, vous avez bien connu Abdullah Gül alors conseiller à la Banque Islamique de Développement au cours de votre Ambassade à Riyad. Et celui qui s’apprêtait, avec d’autres, à créer un nouveau parti politique vous a alors proposé d’en devenir aussi un membre fondateur. Vous acceptez de participer à la rédaction du programme du parti aux côtés de Recep Tayyip Erdogan mais aussi d’Hussein Celik et de Murat Mercan, parmi d’autres. Et lorsque l’on en arrive à la rédaction du chapitre consacré aux questions internationales, ils vous font toute confiance. Ce que vous allez rédiger en une nuit devient le programme de politique étrangère de l’AK Parti. Ce programme deviendra ensuite celui du gouvernement lorsque l’AKP, à peine créé, remporte un succès retentissant aux élections anticipées de novembre 2002 qui mettent fin à la longue chronique des gouvernements de coalition. Vous êtes alors naturellement nommé, consécration pour tout diplomate, Ministre des Affaires étrangères en novembre 2002 pour mettre en application le programme que vous avez rédigé. Vous faites ainsi, par votre parcours, mentir – comme beaucoup d’autres au sein de la GANT – l’adage qui veut que les diplomates «font de mauvais hommes politiques». Vous occupez le poste de Ministre des Affaires étrangères jusqu’au mois de mars suivant en étant remplacé par celui qui deviendra en 2007 le 11e Président de la République de Turquie, M. Abdullah Gül. Votre expérience de Ministre vous laissera naturellement quelques grands souvenirs : lorsque vous négociez, sans grand succès, avec les Etats-Unis, dans les mois précédant l’intervention en Iraq alors que la Turquie et la France, comme souvent, sont sur la même ligne d’hostilité à la guerre. Lorsque vous représentez aussi la Turquie dans cette très importante institution qu’est la Convention sur l’avenir de l’Europe où vos interventions font très souvent mouche.
Elu dès sa création à la tête de la très prestigieuse Commission d’harmonisation avec l’Union Européenne, vous devenez la « vigie » du rapprochement avec celle-ci, à un moment décisif : le conseil européen de décembre 2004 ; l’ouverture des négociations le 3 octobre 2005. Vous êtes alors l’infatigable avocat de ces paquets de réformes qui contribueront à changer la Turquie de manière décisive. Vous arpenterez également le monde entier pour défendre inlassablement les messages et les projets de la Turquie et vos convictions d’Européen. Vous devenez aussi un habitué des plateaux de télévision français.

Tout au long de ce parcours exceptionnel, vous n’avez cessé d’avoir des relations avec les représentants de la France, mais le paradoxe des affectations fait que malgré votre maîtrise parfaite du français, vous n’êtes jamais affecté, ni dans un pays totalement francophone, ni en France. Mais votre connaissance des milieux politiques et parlementaires français fait que, tout naturellement, nous avons l’honneur, depuis le mois de janvier 2008, de vous avoir comme Président du Groupe d’Amitié Turquie/France de la GANT, à la tête duquel vous avez succédé à un autre grand Président – et un de vos anciens collègues – Sükrü Elekdağ. Vous déployez alors, à la veille de la Présidence Française de l’Union européenne et dans un contexte de relations bilatérales complexes, une activité sans relâche pour convaincre les ministres, parlementaires et personnalités français du bien-fondé des positions de la Turquie et de ses ambitions européennes. Votre action notamment dans le cadre de la COSAC (Conférence des organes spécialisés dans les affaires communautaires) vous vaut un immense respect de vos collègues français et je suis chargé ce soir, au nom de vos quatre homologues français, le Président du Groupe d’Amitié France/Turquie de l’Assemblée Nationale, M. Michel Diefenbacher, à qui vous venez de rendre visite en France, le Président du Groupe d’Amitié France/Turquie du Sénat, M. Jacques Blanc, le Président de la Commission des Affaires européennes de l’Assemblée Nationale, M. Pierre Lequillier, et surtout votre cher ami Hubert Haenel, Président de la Commission des Affaires européennes du Sénat, de vous transmettre leurs bien chaleureuses, sincères et amicales félicitations.
En Turquie, vous vous faites le défenseur de notre amitié et de son approfondissement, quelles que soient les difficultés, en invoquant la profondeur historique de nos liens et la nécessité de raisonner à long terme de manière stratégique. Vous dédramatisez les crises, vous dépassionnez les débats, pensant surtout à l’intérêt si convergent de nos deux pays dans tous les domaines. Farouche défenseur de l’organisation de la Saison de la Turquie en France, vous êtes d’ailleurs aux côtés du Président du Sénat, M. Gérard Larcher, pour l’inauguration d’une exposition de photographies sur Istanbul à l’Orangerie du Sénat au mois de juillet dernier, pour le lancement de la Saison de la Turquie en France. Vous multipliez les déplacements dans notre pays dans le cadre de cette Saison de la Turquie, en étant aux côtés du Président Abdullah Gül pour la première visite officielle en France d’un Président de la République de Turquie depuis 10 ans, du 8 au 10 octobre dernier. C’est dire combien nous avons pu, au cours de ces années, multiplier les occasions d’échanges avec l’accueil toujours exceptionnel que vous réservez, avec vos collègues, aux parlementaires français en mission en Turquie.

Vous êtes, par votre action, par votre engagement, par votre personnalité, pour la France comme pour l’Ambassadeur de France en Turquie que je suis, un extraordinaire passeur entre nos deux pays.
Pour l’ensemble de ces raisons, pour cette carrière exceptionnelle, pour cet engagement au service des intérêts de la Turquie dans ses relations avec la France, le Président de la République Française, Grand Maître de l’Ordre, a décidé de vous accorder cette prestigieuse distinction en hommage à tous vos mérites que je viens d’énoncer.

Yaşar Yakış, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Officier dans l’Ordre National de la Légion d’Honneur

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